Mercredi 18 mai 2005



Chute interminable dans le fossé de mes souvenirs. Exploration des profondeurs de mon âme. Images imperceptibles défilant devant mes yeux d’enfant, ébahi, enchanté, émerveillé …

 Je suis étalé sur le sol, la tête vers le ciel, observant les nuages prenant des formes chimériques et cachant le soleil qui laisse enfin apparaître quelques uns de ces rayons lumineux. Je me sens flotté dans les airs, virevoltant comme une plume au gré du vent. Le vent … Je ne le sens pas glisser sur mon visage bien que les branches des chênes se plient sous sa force incommensurable.  Je ne le sens plus souffler dans mes cheveux qui …

Et ces oiseaux. Magnifique paysage que de voir ces deux rossignols entremêlant leurs ailes aux plumes angéliques, gazouillant un air de Vivaldi que je ne parviens pas à percevoir… Je sais que leur chant envoûtant résonne tout autour de moi et mon oreille est incapable d’interpréter ces sons. Je n’entends pas …

 Soudain, une abîme sous mes pieds. Je tombe. Même chute sans fin. Les images défilent encore et encore. Puis, rien, le néant.

 Un écho strident, bien pire que les ultrasons inaudibles, me transperce les tympans. C’est un ampli de mille cinq cents watts qui larsen et me détruit petit à petit. J’entends les cris des groupies déchaînées, lessifflements des fans impatients et le reste de la foule qui hurle le nom de leur idole à en perdre leur voix. Il n’y a pas plus agréable que la chaleur humaine pour échapper au froid. Pourtant, aucune sensation de chaleur ne s’offre à moi malgré la populace qui m’entoure. Seul le froid glacial est perceptible. La guitare électrique entame la mélodie, ses cordes vibrant sous les doigts du musicien. La basse le suit laissant échapper des bruits vrombissant qui emballent notre pouls. Et c’est au tour de la batterie de marteler le rythme, nos cœurs en osmose avec elle, battant un tempo similaire.Me voilà plongé dans un bain de foule comme noyé dans la mer, mon corps inerte emporté par les flots invisibles. La voix du chanteur envahie la salle, envahie nos esprits. Je me sens bien, je suis serein, à l’état de transe…

 Silence ! De nouveau cette multitude d’images qui passent aussi rapidement que les flashs des appareils photos capturant votre image dans cette petite boite noire.Voilà, j’atterris enfin.

 Je suis là, assis comme sur un moelleux nuage de coton. Cela me rappelle ces nébulosités aux formes oniriques qui envahissaient la voûte céleste lors de mon premier voyage. Mes lèvres sont comme cousues et on essaie tant bien que mal d’introduire à l’intérieur de mon orifice buccal un objet au goût métallique déposant sur ma langue une bouillie que je ne peux encore identifier. Toutes mes papilles gustatives se mettant en action me permettent de reconnaître chacun des ingrédients contenus dans ce mélange pâteux : de la pomme de terre, du poireau, de la carotte, autres légumes et substances chimiques dont je vous épargnerais les noms… Cette plâtrée dont je me délecte et à laquelle je ne peux coller un nom remplie mon petit estomac. Je décide de pousser quelques cris pour en quémander de nouveau. Cette fois-ci, j’ouvre grand la bouche laissant passer aisément  le morceau de métal. J’avale goulûment chacunedes cuillerées que l’on me donne. Je n’ai plus faim et pourtant je continue d’engloutir chaque louche. Je mange, je mange et je mange encore… Que c’est bon de manger.

 Je descends violemment de mon nuage fantasmagorique, me faisant aspiré vers le fond par un puissant courant. J’essais tant bien que mal de m’agripper à la paroi cotonneuse mais rien n’y fait.

 De nouveau plongé dans le noir, j’espère avoir enfin toucher le fond. J’attends patiemment que la lumière montre le bout de son nez mais le rayon luminescent ne viendra pas. C’est à ce moment qu’une odeur nauséabonde s’infiltra dans mes narines grandes ouvertes. D’où pouvait émaner cet horrible parfum que nul ne pourrait supporter ? D’ailleurs, je ne le supportais plus. Ma tête me tournait et je ne pouvais que courir en tout sens afin d’échapper à cette effluve dévastatrice. C’est alors que me pénétra le parfum salvateur, indescriptible et envoûtant. Mes pas ne pouvaient que suivre avec ardeur cette fragrance. Mais, l’odeur écoeurante me stoppa net. Je l’avais enfin identifier : un mélange de sueur, excrétion gazeuse carbonée, de moiteur salée. Qui pouvait dégager une telle si ce n’est un homme ? Ou plutôt l’Homme. J’en arrivai à cette conclusion : un homme, ça pue. Je me suis de nouveau concentré sur l’arôme qui m’avait subjugué. Me laissant guidée par celle-ci, je me tenais à présent devant une porte invisible que je dus pousser sans hésitation : la porte de Paradis pour les nez. Me voilà emporter par une vague parfumée. Un festival de senteurs s’offrait à moi : la musc et l’ambre dansant, rose et patchouli qui s’enlacent, la myrrhe et le bois de santal valsant, violette et muguet qui s’embrassent … L’extase !

Mon âme s’élève et rechute aussitôt. Cette fois-ci, je descends au plus profond de moi-même, au plus profond du Moi, au plus profond de mon inconscient.

Lové sous une draperie soyeuse, j’étais allongé sur ce que je supposais être un lit. Le matelas n’était ni trop dur ni trop mou, épousant parfaitement les formes de mon corps. Un oreiller douillet reposait sous ma tête. Je sentis alors la peau douce d’une main qui me caressait le torse. Une jeune femme se tenait à mes côtés, nue, elle aussi, sous les draps de soie qui l’enveloppait. Nous nous enlacions pour ne faire qu’un. Nos corps en osmose, nous échangions de langoureux baiser. Mes lèvres pusillanimes descendirent au creux de son cou tandis que mes mains glissèrent jusqu’à ses seins voluptueux. Je rejoignis sa bouchepulpeuse que j’embrassais goulûment  frottant mon sexe contre le sien. La chaleur de nos deux corps entremêlés laissait apparaître sur la fenêtre la condensation. J’aimais sentir ses formes généreuses sous la paume de mes mains, j’aimais sentir ses doux tétons durcir d’excitation entre mes doigts, j’aimais sentir mon sexe pénétrer en elle… Jamais je n’avais ressentis une sensation aussi intense en faisant l’amour avec une femme. Bizarrement, ce n’était pas seulement un désir sexuel que j’assouvissais pour apaiser une pulsion animale. J’aimais cette femme. Vint alors l’extrême jouissance que nous attendions tout deux : cette bouffée de chaleur qui vous envahi, ce cri qui monte en vous et que vous ne parvenez plus à retenir… Nous atteignions le Septième Ciel !

Un halo de lumière m’envahi et m’entraîna à toute vitesse en son centre comme l’aurait fait un trou noir. Je m’élevais encore et toujours plus haut. Continuant mon ascendance vers les cieux, la lumière commençait à m’aveugler jusqu’à ce que je ne pus y apercevoir qu’un voile blanc immaculé. Le flash se dissipa et laissa place à un spectacle féerique.

 

Je survolais un monde où régnait la Paix. La Beauté s’épanouissait s’exprimant à travers d’immenses étendues de verdure tachetées de fleurs multicolores, de cascades traversées par la lumière d’un soleil invisible laissant apparaître un prisme arc-en-ciel, de montagnes aux neiges éternelles se dressant au milieu des nuages floconneux qui se condensaient parfois pour engendrer une pluie myriachrome faisant danser les couleurs … J’étendais mes blanches ailes angéliques, me laissant planer au dessus d’un monde merveilleux, celui qu’on nommait Paradis…

Mercredi 18 mai 2005



Rien ne possédait le pouvoir de nous séparer. Mais les liens devaient être encore fragiles puisque tout a cédé dans un seul choc, lorsque ce véhicule aux allures de Titan fit voler en éclat notre rêve tout comme il fit voler en éclat le par brise. L’affreux monstre, après avoir opposé mon faible corps à son incomparable ossature, m’éjecta de notre voiture qu’il transforma en boite de conserve y faisant entrer le corps de ma femme, disloqué dans un bain rouge sang.

Ces pensées macabres m’obsèdent. Mais seriez-vous capables de penser à autre chose lorsque les dernières images que vous avez vues et que vous pourrez voir à l’avenir sont celles du corps de votre femme en charpies ? Cet accident m’a privé de tout : de mes yeux, de mes bras, de mes jambes, du chant des oiseaux … et de Toi. C’est ma vie qu’il a prise ! Je voudrais seulement pouvoir décoller de ce lit d’hôpital où l’on m’a crucifié Les larmes voudraient couler mais je n’y arrive pas. Je pleure de me voir réduit à l’état de « légume infirme ». Si seulement je pouvais arracher ces fils qui me tiennent encore à la vie pour me lever, tout détruire et crier ma douleur au monde entier. Exprimer ma souffrance est l’une des seules choses qu’on m’a laissée.

Un courant d’air traverse la pièce. Je suppose que quelqu’un est accouru après avoir entendu mon cri et que le déplacement de la porte a laissé le vent s’immiscer dans la chambre. Quelqu’un est près de moi, probablement armé de l’une de ces horribles seringues qu’ils me plantent toujours dans l’avant bras pour me calmer. Je secoue ma tête en espérant que cela suffira à les en dissuader, mais j’en doute. Je ne veux… Une douce main me caresse le visage. C’est elle, j’en suis certain, elle qui est la seule à me comprendre, la seule à savoir que je souffre, la seule à savoir que la morphine est inutile. De toutes les infirmières s’étant occupées de moi durant ces trois semaines, elle est la seule à avoir offert à mon visage l’ébauche d’un sourire, une petite étincelle, la promesse d’un feu de joie. Je cesse de remuer la tête en tout sens. Sa main continue d’effleurer mon visage et je sens le souffle de sa bouche qui doit probablement me chuchoter quelques mots de réconfort à mon oreille. Et c’est sous la main de "mon" infirmière que mon esprit s’apaise

C’est l’aube. Je sens la douceur de la lumière effleurer ma peau. Ca me rappelle sa main.
Je n’ai jamais cru au coup de foudre...Que dis-je là ?! Ma femme est morte il y a moins d’un mois et me voilà en train de m’avouer victime de l’amour. J’ai honte.

« Pardonne-moi chérie… » mais être amoureux d’une âme défunte, c’est trop difficile pour moi. Une partie de toi reste en moi, une partie de moi reste en toi.. Et mes yeux vitreux s’embrument de larmes invisibles car la Belle n’aimera jamais la Bête que je suis aujourd’hui.! Tout va mal mais la main de la déesse est de retour, me caressant tendrement le front. Et ma bouche ne peut se contraindre à retenir les mots :
« Si tu savais à quel point je t’aime toi mon inconnue. Pardonne le pauvre aveugle de sa folie. Pardonne le fou de son impudence. Pardonne un homme d’aimer l’inaccessible. »

Ce sont à présent ses lèvres qui viennent se coller aux miennes. Je profite de l’instant et savoure le rêve. Il m’embrasse et moi je suis aux anges. C’est un homme… Je sens sa barbe male rasée irriter la peau de mon visage, mais c’est agréable. C’est étrange,. Mais tout cela est-ce vraiment important ?. L’Amour n’a plus de forme ; l’Amour est incolore. Dire que si j’avais encore mes yeux, peut-être aurais-je manqué cet instant.. Je te remercie, toi la Vie, toi la meurtrière de m’avoir appris le verbe "aimer".

Mercredi 18 mai 2005



Masse cotonneuse sur la toile bleutée de notre atmosphère, le nuage nous fait tourner la tête. L’esprit quitte le corps lourd, se libère des chaînes qui l’emprisonnent à l’asphalte et s’envole vers ces petites bulles de rêves, ces chimères nébuleuses.

La mousse s’accumule, prend des formes incompréhensibles, indescriptibles, imaginaires et féeriques. Le paradis m’ouvre ses bras… Le soleil transperce les blancs nuages qui réverbèrent avec douceur et volupté la lumière qu’il nous envoie.

 

Esprit angoissé s’assoit sur un doux coussin de coton, s’immerge dans l’apaisant halo de lumière chaude, besoin de calme. Sur son petit nuage on fermeles yeux, les angelots virevoltant comme de petites lucioles au dessus de notre tête. Monde illusoire…

Image nébuleuse de ton visage, ses contours fins se dessinant dans l’immensité d’un ciel vide, puis ta main s’approchant tendrement de mon corps inerte, brise qui souffle dans mes cheveux comme la douce caresse que tu m’aurais donnée. Ce n’est pas toi, mais l’image est si charmeuse, si envoûtante qu’elle me subjugue. Je me noie dans tes yeux à en perdre la raison. Tu es beau mon ange, ma passion…

Encore ce doux vent dans mes cheveux. Je t’aime illusion enchanteresse. Le souffle de Dieu qui se fait de plus en plus violent. Les chérubins en perdent leurs plumes celles-ci se mettant à tournoyer autour de mon esprit si fragile dans une danse frénétique. Pourquoi fuis-tu ? Non, aie pitié et reste à mes cotés. J’ai tant besoin de toi ! Et le vent t’emporte loin de moi : ton regard s’éloigne et ta main s’efface. Ô mon doux rêve ! Et les larmes d’argent qui se mettent à couler sur ma peau transparente laissent une cicatrice brûlante sur mon visage ensanglanté par mes pleurs. L’intensité de la lumière qui se fait plus forte elle aussi, qui m’aveugle. Horrible brasier ! Et toi que je vois brûler dans les flammes de l’enfer, mon ange déchu, mon pêché adulé… Tu meurs dans « le feu clair qui rempli ces espaces limpides ».

Des « je t’aime » murmurés entre les lèvres encore humides de tes baisers angéliques.

Adieu !

 
 
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